Pots de chambre, clystères et canules dans la revue Le Chat Noir - Archive ouverte HAL Accéder directement au contenu
Article Dans Une Revue Sociopoétiques Année : 2016

Pots de chambre, clystères et canules dans la revue Le Chat Noir

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Résumé

En cette fin du XIX e siècle, le rapport à l'ordure diffère du nôtre. En effet, rares sont les W.-C. domestiques et personnels ; les champs visuel et olfactif, privés comme publics, sont dès lors occupés par la matière. Alors que d'un côté les hygiénistes, poussés par la bienséance bourgeoise et l'industrialisation grandissante, s'engagent dans des combats d'épuration tant urbaine que corporelle, de l'autre, caricaturistes et hommes de lettres, entre autres dans les « petites » revues marginales d'avant-garde, continuent à railler les pratiques d'une société perçue comme absurde et puante. En effet, l'injonction à la retenue généralisée ne semble pas avoir touché les domaines plus immatériels, telle la littérature appréciée des bourgeois-les romans naturaliste et réaliste, en particulier ceux emprunts de bons sentiments-, au grand dam de Léon Bloy, notamment. Celui-ci écrit ainsi dans les colonnes du Chat Noir 1 Si quelqu'un de semblable à M. Ohnet ou à M. Paul Alexis, par exemple, disait : « Mon coeur est un pot de chambre tellement plein, que la plus légère goutte d'encre de la critique le fait déborder », il exprimerait avec une étonnante énergie, en même temps que la vérité de son cas, l'état général des coeurs français à la fin du dix-neuvième siècle. [...] Ce qui se promène de ces vases sur nos boulevards est incroyable. Pour peu qu'ils soient bousculés, l'infâme contenu s'en élance avec tout son parfum et telle est, en deux mots, la très exacte configuration ou analyse littéraire de toute émotion contemporaine. Il y a un oeil au fond de ces vases 2. Le critique expose son refus viscéral de l'intime en tant que donnée psychologique ou sentimentale, résidu par trop tenace d'un XIX e siècle romantique. Alors que l'ordure corporelle est désormais destinée à être rangée et compartimentée, ce n'est pourtant pas le cas de ce qui est, selon lui, tout aussi douteux que répugnant : les « déborde[ments] » 3 du moi. Si les propos de Bloy sont le plus souvent considérés comme violents, y compris par ses collaborateurs du Chat Noir, ces derniers partagent dans ce cas précis non seulement le parti-pris, mais aussi la forme : l'intime est collectivement pris au pied de la lettre, dans son acception bassement corporelle. Ce ne sont d'ailleurs pas les dictionnaires qui diront le contraire. Tiré du superlatif intimus, ce terme renvoie donc étymologiquement à ce qu'il y a « de plus intérieur ». Le Trésor de la langue française rapporte ses différentes acceptions de la sorte : Qui constitue fondamentalement les caractères propres de tel individu, sa nature essentielle ; qui se rattache à ce qu'il y a de plus personnel en lui. Ce qu'il y a de plus profond, de plus essentiel, de plus original chez une personne. Qui favorise l'épanouissement de la vie intérieure profonde, la méditation, par son isolement, son calme feutré 4. Les définitions comportent déjà à la fois l'idée d'une profondeur, d'un épanouissement, d'une intériorité et d'un isolement nécessaire : elles réunissent à elles seules les caractéristiques liées à la scatologie. Les artistes du Chat Noir ne font que reprendre celles-ci, tout en les démystifiant, en les exacerbant et en s'en jouant. Ainsi conçu, l'intime est déplacé de son support conventionnel. Il s'écarte d'un soi-même douteux et vide, et de ce fait projette à l'extérieur, à la surface, ce qui devrait provenir d'une intériorité. On ne peut pourtant pas parler d'objectivité, mais plutôt d'une dédramatisation de tout ce qui a partie liée avec la sphère intime. Il semble donc plus adéquat de parler d'effets d'objectivation, c'est-à-dire d'une mise en scène du processus « par lequel un état interne est projeté dans l'extérieur » 5. Il s'agit de projeter une intériorité soit vacante, soit encombrée et non hiérarchisée, sur des éléments extérieurs, en l'occurrence des objets. Pots de chambre, clystères et canules font dévier la mise en forme attendue de l'intimité en la grossissant et en l'exhibant. Au-delà de sa dimension récréative, la présence d'objets scatologiques tant dans les textes que dans les illustrations semble mise au service d'une critique à l'encontre de dysfonctionnements qui touchent plus
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Citer

Caroline Crepiat. Pots de chambre, clystères et canules dans la revue Le Chat Noir. Sociopoétiques, 2016. ⟨hal-02315080⟩
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